STRATE est né d’un intérêt ancien pour les objets et pour ce qu’ils disent de la manière dont nous habitons.
Le XXe siècle occupe une place particulière dans mon regard. En quelques décennies, les façons de construire, de produire, de travailler et de vivre ont été profondément transformées. L’industrie a changé l’échelle de la production. De nouveaux matériaux sont entrés dans les intérieurs. Les progrès techniques ont déplacé les limites de ce qu’il était possible de fabriquer. Les modes de vie ont évolué avec une rapidité considérable. Le mobilier a accompagné ces changements et en a conservé quelque chose.
C’est probablement ce qui m’attire autant dans les objets de cette période. Je peux regarder une chaise, une lampe ou une table et y percevoir bien davantage qu’un dessin. Les proportions, le choix d’un matériau, une couleur, la manière dont deux pièces sont assemblées racontent une certaine conception du confort, du progrès, de l’industrie ou de l’habitat. Ces objets appartiennent à leur époque tout en ayant parfois réussi à lui survivre.
Mon rapport à ces formes est aussi plus instinctif. Certaines me sont familières depuis longtemps, parfois avant même que je sache les dater ou les attribuer. Elles viennent d’intérieurs, de bâtiments, de voitures, de meubles et d’objets observés au fil du temps. Cette mémoire visuelle s’est constituée sans méthode particulière. Elle intervient aujourd’hui dans mes dessins d’une façon que je ne maîtrise pas toujours complètement. Il m’arrive de reconnaître après coup l’origine lointaine d’une proportion, d’une couleur ou d’un détail apparu presque spontanément dans un projet.
Cette part de mémoire m’intéresse précisément parce qu’elle transforme les références. Je ne dessine pas à partir d’un répertoire historique. Les choses vues s’accumulent, certaines disparaissent, d’autres restent. Lorsqu’elles reviennent dans un projet, elles ont déjà été déformées par le souvenir, mélangées à d’autres images et confrontées au présent. Un objet peut alors produire une impression de familiarité sans renvoyer clairement à quelque chose que l’on connaît.
Mon passage par l’architecture a beaucoup influencé cette manière de regarder. J’y ai appris à penser par l’espace, à observer les rapports de masse, de vide, de proportion et d’échelle. Un volume existe par lui-même, mais aussi par ce qu’il provoque autour de lui. Une intervention parfois minime peut modifier la lecture entière d’un lieu.
Le mobilier prolonge ces questions à une échelle qui me fascine davantage par son rapport immédiat au corps. Nous entrons physiquement en contact avec lui. Nous nous asseyons sur une chaise, nous nous appuyons contre un fauteuil, nous tournons autour d’une table, nous cherchons la lumière d’une lampe. L’objet organise une partie de nos gestes quotidiens et participe silencieusement à la construction de l’espace dans lequel ils ont lieu.
Cette proximité avec le corps donne à la fonction une importance particulière. Une chaise porte déjà en elle l’idée de s’asseoir. Une lampe contient celle d’éclairer. Ces usages établissent un cadre suffisamment précis pour créer une résistance au dessin. C’est dans cet espace contraint que je trouve une grande partie de l’intérêt du mobilier. La liberté existe à l’intérieur de quelque chose qui doit finalement rencontrer un corps, un geste ou un espace réel.
Un meuble possède pourtant une présence qui dépasse son usage. Sa masse peut retenir le regard. Une courbe peut donner une direction à une pièce. Une matière peut absorber ou réfléchir ce qui l’entoure. Certains objets finissent même par modifier notre comportement autour d’eux. Cette capacité à agir sur l’espace tout en restant à l’échelle de l’objet constitue une grande partie de ce que je cherche à explorer.
La matière intervient très tôt dans ce processus. Je trouve difficile de considérer une forme indépendamment de ce qui permettra de la construire. L’acier accepte certaines courbes et en refuse d’autres. La pierre impose son poids. Le verre demande une épaisseur. Le cuir réagit au corps et change avec l’usage. Ces propriétés déplacent le projet au cours de son développement.
J’aime particulièrement le moment où une intention dessinée rencontre cette réalité physique. Une difficulté de fabrication peut faire apparaître une articulation qui n’existait pas auparavant. Un problème d’équilibre peut déterminer toute la silhouette d’un objet. Une épaisseur nécessaire peut devenir sa caractéristique principale. À cet instant, la fabrication commence à participer au dessin.
C’est aussi pour cette raison que je tiens à laisser apparaître une certaine logique constructive dans les objets. Comprendre comment une masse tient, comment un élément traverse un autre ou comment une pièce en porte une seconde fait partie de leur lecture. La technique possède sa propre expression lorsqu’elle reste suffisamment proche de ce qu’elle accomplit.
Le temps intervient ensuite d’une autre manière.
Les objets que je regarde aujourd’hui ont souvent plusieurs décennies derrière eux. Leur surface porte des marques, certaines pièces ont été réparées, les couleurs ont changé et les matières se sont transformées. Ils se sont éloignés de l’état dans lequel leur auteur les avait imaginés. Cette évolution me plaît. Elle rappelle qu’un objet commence une autre existence une fois qu’il quitte le dessin et l’atelier.
Je trouve intéressant de penser qu’une pièce puisse progressivement échapper à celui qui l’a conçue. Elle entre dans un intérieur, rencontre des usages imprévus, change de propriétaire et accumule une histoire qui ne faisait pas partie du projet initial. La matière devient alors un enregistrement discret de cette histoire. Ce que nous appelons aujourd’hui un objet du XXe siècle est souvent autant le résultat de son dessin d’origine que des cinquante années qui l’ont suivi.
Cette durée soulève une autre question qui accompagne STRATE : qu’est-ce qui justifie aujourd’hui la création d’un objet supplémentaire ?
Nous vivons dans un monde déjà extrêmement chargé d’objets. Une nouvelle chaise ne répond pas à l’absence de chaises. Une nouvelle lampe ne résout pas un manque de lumière. Dessiner aujourd’hui suppose donc, à mes yeux, de reconnaître cette abondance et de réfléchir à la place que l’on souhaite encore y prendre.
La question devient également matérielle. Produire signifie extraire, transformer, chauffer, usiner, transporter. Même un objet réalisé avec attention engage des ressources et laisse une empreinte. Je préfère garder cette contradiction présente dans le travail plutôt que chercher à la résoudre par un discours qui donnerait à chaque nouvel objet une justification écologique.
Elle influence cependant ma manière d’envisager la production. STRATE peut prendre le temps. Un projet peut rester longtemps sur le papier, être fabriqué en très petit nombre ou ne jamais dépasser le prototype. L’existence d’un dessin n’appelle pas automatiquement celle d’une série.
La durée d’un objet me semble également devoir être pensée au-delà de sa seule résistance physique. Un meuble peut être extrêmement solide et devenir indésirable après quelques années. À l’inverse, certains objets conçus il y a cinquante, soixante ou quatre-vingts ans continuent à circuler, à être restaurés et à trouver leur place dans des espaces contemporains. Leur forme a conservé suffisamment de présence pour que quelqu’un choisisse encore de vivre avec eux.
Cette persistance m’intéresse beaucoup. Elle rapproche étrangement les questions de dessin et d’écologie. Faire durer un objet suppose évidemment qu’il puisse être entretenu et réparé, mais aussi qu’il continue à provoquer le désir de le conserver. Je ne sais pas s’il est réellement possible de dessiner pour cinquante ans. Je trouve cependant important de dessiner en sachant que cette possibilité existe.
Le rapport que j’entretiens avec le XXe siècle prend ici un autre sens. Les objets qui m’intéressent ont déjà traversé l’épreuve du temps. Certains ont perdu leur contexte d’origine tout en conservant une force particulière. Je les regarde depuis une époque qu’ils ne pouvaient pas anticiper. Cette distance permet de comprendre ce qui, dans une forme, semble appartenir à un moment précis et ce qui continue à fonctionner longtemps après.
STRATE s’est construit progressivement à partir de toutes ces questions.
Je travaille souvent sur plusieurs projets en parallèle. L’un peut commencer par une contrainte structurelle, un autre par une matière, une image restée en mémoire ou une forme dessinée presque machinalement. Certains se développent rapidement. D’autres s’arrêtent, restent plusieurs mois à l’état de modèle ou de croquis, puis réapparaissent lorsque quelque chose permet de les regarder autrement.
Je tiens à cette absence de programme fixe. Elle laisse chaque projet trouver son propre langage et permet au travail d’évoluer sans devoir maintenir artificiellement une esthétique commune. La continuité de STRATE se trouve davantage dans les questions posées que dans la ressemblance entre les objets.
La numérotation en conserve simplement la chronologie. 001, 002, 003… correspondent à l’ordre dans lequel les recherches sont apparues. Les numéros restent lorsqu’un projet est abandonné ou suspendu. Ils enregistrent ainsi les objets réalisés autant que les hésitations, les détours et les recherches qui les entourent.
Le nom STRATE vient assez naturellement de cette manière de voir le travail. Une strate conserve quelque chose de ce qui l’a précédée et devient à son tour le support de ce qui viendra ensuite. J’aime retrouver cette idée dans le dessin : une référence ancienne, un souvenir personnel, une technique de fabrication, une contrainte physique et une intuition présente peuvent appartenir au même objet sans avoir été réunis volontairement au départ.
STRATE est avant tout un espace que je me suis donné pour créer librement. Il me permet de poursuivre des idées qui m’attirent, de les développer aussi loin que j’en ressens le besoin et, parfois, de leur donner une existence physique. Je n’attends pas de ce travail qu’il suive un rythme particulier ou qu’il aboutisse systématiquement à quelque chose.
J’y trouve surtout une manière de continuer à dessiner, à chercher et à fabriquer, avec la liberté de suivre une intuition pour la seule raison qu’elle m’intéresse. Certains projets resteront probablement des études, d’autres deviendront des objets et quelques-uns prendront peut-être une place que je n’avais pas imaginée au départ.
C’est finalement la raison d’être de STRATE : donner une place concrète à cette part de ma vie consacrée à la création.